Le podcast

Tribadour, c'est un podcast qui raconte la vie lesbienne à travers la musique.
Au fil des épisodes, les invité·es nous partagent leur playlist biographique. À travers des chansons qui ont accompagné leurs petites joies, leurs grandes découvertes, leurs chagrins ou encore leurs espoirs, nos invitées nous livrent des événements qui ont marqué leur vie lesbienne.

Découvre la présentation du podcast dans cet audio en moins de deux minutes !

La transcription se trouve juste après.

Transcription
“- Vous êtes lesbienne ?
- Doux Jésus…”

(Réplique du film “4 mariages et un enterrement”)

Extrait de Colette Mars - La garçonne.

Extrait de Mylène Farmer - Maman a tort.

Extrait de Mecano - Une femme avec une femme.

La musique est puissante.

Elle a le pouvoir des émotions en nous rendant heureux ou triste. Elle a le pouvoir de la mise en mouvement en nous faisant danser ou manifester. Elle a aussi le pouvoir de mémoire : la mémoire collective par les chants populaires de victoire, de lutte ou de drame qui nous rassemble autour d'un même souvenir mais surtout elle a le pouvoir de mémoire autobiographique : en quelques notes, nous sommes transportés en un lieu, une époque, une émotion de notre vie. Par une musique, une chanson, le souvenir s'ancre en nous et à chaque écoute nous revient sans effort.

Tribadour, c'est le nom de ce podcast. Il porte deux idées : la tribade et le troubadour. La tribade c'est la lesbienne, le troubadour c'est le messager colportant les histoires en musique de lieu en lieu. Dans ses épisodes, les lesbiennes vont se raconter en chansons. De tous âges et de tous horizons, elles nous partagent les titres qui ont marqué leur vie de lesbienne : l'enfance, l'adolescence, le premier amour, le coming-out, la rupture, la lutte, le deuil… Tribadour a collecté ces témoignages qui constitue une ébauche d'archive de la culture musicale lesbienne plurigénérationnelle. On a hâte de vous faire écouter ces histoires.

Extrait de marguerite - les filles, les meufs.

Tous les épisodes

Épisode 1 : Anouk

20 minutes

Fille de la montagne

06 novembre 2025

Tribadour, la bande originale des vies lesbiennes.

Moi c'est Anouk, j'ai 30 ans et je suis née à Grenoble. Donc voilà, fille des montagnes. Je vis avec 5 amies qui sont vraiment des sœurs et on s'est créé un petit cocon refuge et on a décidé de vivre ensemble depuis 5 ans et c'est vraiment un lieu qui fait du bien de se retrouver entre meufs, entre copines et d'être là dans le quotidien.

J'ai passé une enfance plutôt heureuse. J'avais beaucoup de chance de vivre dans un petit village en Belledonne donc dans les montagnes dans le sud de la France, vers Grenoble, dans une grande famille. Je suis l'aînée d'une famille de 4 enfants, c'était un peu le bazar à la maison. Mais un joyeux bazar. C'est pour ça aussi que j'aime bien vivre entourée, un peu en communauté avec plein de personnes.

J'étais quand même une petite fille un peu timide, introvertie, un peu anxieuse, avec un un petit trouble anxieux généralisé. C'était plutôt bien de vivre dans la montagne, près des animaux et dans une famille aussi assez chouette.

Alors je suis retombée il n'y a pas très longtemps sur une vidéo de moi qui chantait à tue-tête à 5 ans, qui faisait un concert avec mon frère. Et je chantais une chanson d'Alizée qui est quand même assez crypto lesbienne, donc ça m'a fait un peu un peu rigoler et on adorait la chanter « Moi je m’appelle Lolita ». Donc des fois quand je replongeais en enfance, je me mange un peu tous les tous les albums d'alizée avec gourmandise aussi. Donc ça c'est la chanson qui me transporte un peu en enfance. Moi j'ai toujours trouvé qu'alizée était un peu crypto lesbienne et du coup je me dis Ah elle était déjà là ma star quand j'avais 5 ans et que je prenais le micro et que je faisais petit concert avec mon frère donc ça fait plaisir.

Extrait de Moi…Lolita par Alizée

En fait, ça a été très progressif parce que pendant cette période de l'adolescence, j'ai eu des relations très fortes avec des femmes qui ont compté beaucoup plus que les relations que j'ai eues avec des mecs. Dans l'affect que j'avais pour ces personnes, le temps que je passais avec elles, je n’identifiais pas du tout pourquoi. Je pensais juste qu'être amie, c'était aussi avoir des relations très fortes et fusionnelles.

Après, en post bac, j'ai commencé par faire 2 ans de prépa littéraire à Grenoble et j'ai rencontré là-bas une fille. Ça a été une personne qui a été hyper importante dans ma vie de jeune adulte. On passait des heures à avoir des discussions interminables. Je me souviens, dans son 9 m² étudiant, à disserter des nuits entières. Et cette personne, je l’identifiais comme une amie. En fait, on s'embrassait tout le temps quand on buvait de l'alcool en soirée. Sinon c'était totalement une relation d'amitié. Et moi je commençais à avoir justement un peu cette fenêtre des possibles ouverte de me dire, ah ben je peux éprouver du désir pour des meufs, même si je ne me projetais pas dans cette relation, et me dire que c'était possible. Donc au début ça passait par fantasmer d'avoir un plan à 3 avec elle et son copain. Et là j'ai l'impression qu'il y a une case qui a un peu pété et qui s'est ouverte aussi grâce à elle.

C'est plutôt lié à la temporalité, mais c'est lié à la sortie du film La Vie d'Adèle et à la musique de sa BO, « I follow rivers ». Je l'ai écouté vraiment 1000 fois en regardant aussi le clip de la bande-annonce de La Vie d'Adèle. Je pense que ce n’'était pas très loin du moment où il y avait la Manif pour tous. Je commençais à prendre conscience de nouvelles choses.

Anecdote un peu rigolote, un peu la loose. Mais je suis allée voir La Vie d'Adèle avec ma mère et mon frère au cinéma. Ben c'était vraiment la pire chose qui puisse se passer et c'était hyper gênant.

Extrait I Follow Rivers - Lykke Li

Je suis partie de ma montagne pour arriver à Lille en 2015 après 2 ans de classe préparatoire. Le travail, quelques petites fêtes, mais bon, c'était pas trop ça. Et j'ai rencontré à la fac une meuf dont je suis tombée éperdument amoureuse. Je n'avais pas prévu ça dans le programme et j'ai choisi cette chanson parce que c'est lié. Je l'écoutais beaucoup à ce moment-là. Et c'est lié aussi au film Les Amours Imaginaires de Xavier Dolan, où y a une scène de fête, il y a des stroboscopes et tout le monde danse et un des personnages principaux se transforme en statue grecque. Et c'est un film que j'ai regardé avec cette personne.

Mon coming out, ça a été quand même un peu un dossier. En fait, j'ai l'impression d'être tombée amoureuse assez naturellement de cette personne, sans réaliser ce qui allait m'attendre par la suite. C'était en période de fin d'année, donc fin 2016, où j'étais à la fac et j'avais des périodes de partiels et elle était juste devant moi dans la classe, quand on devait rédiger les partiels. Je n'avais aucune capacité de me concentrer parce que j'étais vraiment trop focalisée sur elle. Et quand on s'est embrassées pour la première fois, c'était vraiment une explosion d'émotions dans le corps et je me suis dit, waouh, c'est ça d'être amoureuse de quelqu'un.

Et après le coming out, ça a été une autre histoire parce qu'avec ma famille; ça ne s'est pas super bien passé en fait. Je suis partie quelques mois après en Arménie. Je voulais passer absolument la majorité du temps avec ma copine de l'époque pour ne rater aucun moment parce que je partais quelques mois plus tard en Arménie. Et du coup j'ai dit à mes parents, il faut que je vous dise quelque chose. Ça a été un peu le drama, alors que bon, le meilleur pote de ma mère est gay. On a été éduqués dans des valeurs de tolérance, de respect, d'amour de l'autre. Je me souviens d'en discuter au début, j'en ai parlé avec mon frère, avec des amis qui me disaient : « mais, il n’y a aucune raison que ça se passe mal. Je suis sûr que ça va bien se passer. Te prends pas trop la tête ». Et ça a été un peu le drama.

Je me souviens très bien d'avoir dit à mes parents le matin, il faut que je vous dise quelque chose, parce que ma copine devait arriver dans quelques jours. On s'est retrouvés le soir au restaurant et c'était un peu n'importe quoi. Ils se sont mis à fondre en larmes. Ma mère m'a dit, « tu ne seras jamais heureuse ». Et mon père me dit, « bon, c'est ton choix de toute façon ». Donc ça a été un peu dur et après je pense que j'étais soulagée en quelque sorte de leur avoir dit, mais ça, a été un peu difficile après d'assumer le fait que j'étais amoureuse d'une fille.

Et c'était très bizarre le décalage entre, être vraiment très heureuse de ressentir ça, et puis de voir queça n’était pas trop ce que prévoyaient mes parents pour moi. Et j'étais très déçue de toutes les valeurs qu'il m'avait inculquées et qu'ils ne suivaient pas dans la réalité. En gros, ça va bien chez les autres, quand c'est pas dans sa famille.

Heureusement, ma famille choisie, mes amis m'ont super bien accueillie, ma fratrie aussi. Mon frère et mes sœurs étaient trop mimis avec moi. Je me souviens de mes petites sœurs qui étaient vraiment toutes petites, qui avaient 12 ans et 10 ans et qui nous dessinaient dans des petits carnets, en mode « Oh vous êtes trop belles ensemble » et tout ça. J’avais quand même des personnes qui étaient avec moi, mais c'était pas super évident, et du coup, j'ai eu du mal à assumer cette relation, dans les espaces publics, de tenir sa main dans la rue. Et ça m'a pris du temps d'assumer ça.

Comme j'incarne un peu les codes de la féminité, tout le monde m'a dit, « Ah mais, toi t'es lesbienne ? Comment c'est possible ? T'es tellement féminine. Qu'est-ce qui se passe ? ». En fait, j'avais toutes les projections de personnes de mon entourage en me disant, mais toi, comment c'est possible ? Donc voilà, c'était le coming out a été un petit peu mouvementé, mais j'ai eu beaucoup de chance d'être très bien entourée par mes amis, notamment mes amis à Lille qui m'ont bien épaulée, et aussi ma fratrie.

Et cette chanson, elle ouais, je me souviens vraiment des premiers moments de découvrir la sensation d'être amoureuse, de ne pas voir le temps qui passe, d'être dans un amour très fusionnel, de ne pas avoir envie que la personne s'éloigne de toi. Enfin, c'était vraiment un peu mon premier amour.

Extrait de Pass this on - The Knife

Une chanson que j'ai beaucoup écoutée pendant la rupture de cette grande et première histoire d'amour, c'est une chanson de Mansfield.TYA, « Mon Amoureuse ».

J'aime bien l'image de la mer. Tu sens que la personne s'éloigne, elle revient, elle s'éloigne. Et puis à un moment, ça part quoi. J'aime trop quand elle chante : elle emporte avec elle ses pensées secrètes, ses draps et ses dentelles, ses cendres de cigarette. C'est exactement ça. C'est comme si la personne, surtout si après tu coupes un peu les liens, tu as l'impression d'avoir partagé quelque chose d'hyper fort avec quelqu'un, qui t'a construit, qui vraiment partageait une intimité extrêmement forte. Et puis la personne qui part du jour au lendemain et qui part avec ses pensées secrètes, tu coupes le lien et du coup, tu n’as plus accès à cette personne.

Extrait de Mon Amoureuse - Mansfield.TYA

La chanson que j'aime chanter à tue-tête : alors, j'ai choisi une chanson d'une chanteuse que j'aime de tout mon cœur qui s'appelle Ashnikko, et ça s'appelle « Slumber Party ». Ashnikko, je l'adore parce que c'est une meuf qui est super kawaii, super cute, et qui est ultra misandre. Et là, j'adore qu'elle ait utilisé le thème de la Pyjama Party, un peu genre, oh trop mimi, des filles qui se retrouvent. Et de détourner ça, en mode, en fait, elle va te piquer ta copine, parce qu’elle lui fait un cunni sur le canapé.

Je la trouve marrante. Et pour revendiquer le lesbianisme, j'aime bien cet angle-là, de dire attention, on n'est pas que des petites meufs trop mignonnes. Et les images de la chanson, elles sont assez drôles. Et la Pyjama-Party, voilà, ça donne un peu d'autres idées de ce que sont les meufs lesbiennes. On ne se fait pas que des câlins et des petites tendresses quoi. Voilà, elle me fait marrer cette chanson.

Extrait de Slumber Party - Ashnikko

Alors une chanson doudou, que j'ai beaucoup écouté. Quand je suis vraiment déprimée, j'écoute Soko, ça veut vraiment dire que ça va pas, tu vois. Et quand ça va un peu mieux, j'écoute Clara Ysé.

La chanson que j'aime trop, qui met un peu du baume au cœur quand t'as des petits coups de mou, c’est « Le Monde s'est Dédoublé ». Elle l'a écrit quand elle a perdu sa maman. Sa maman a eu un accident assez tragique, elle a essayé de sauver des personnes d'une noyade et elle les a secourus et elle s'est noyée.

Et elle a écrit justement cet EP après. Et c'est pour parler du fait que, dans les tragédies ou les accidents de la vie, il y a des lumières aussi qui éclairent, qui font du bien. Bien sûr, on est sur des échelles différentes dans la souffrance, mais je trouve qu'elle fait du bien cette chanson, elle emporte. Ouais, je l'aime bien Clara Ysé, cœur cœur. C'est la tendresse quoi. Clara Ysé, elle est trop mimi. Ouais, c'est une chanson doudou qui fait du bien quoi.

Extrait de Le Monde s’est Dédoublé - Clara Ysé

La chanson pour pécho, arme fatale de séduction, c'est « Grace » de Kae Tempest. Je la trouve trop belle, pas pour pécho, mais arme fatale de séduction.

C'est plutôt si t'as envie de déclarer ta flamme. Moi, je suis peut-être trop fleur bleue, mais je ne me vois pas juste pécho quelqu'un comme ça pour le pécho. Si j'ai envie de rencontrer quelqu'un et de partager mon intimité, j'ai envie que cette personne, je ne sais pas, elle me touche,... de partager des choses avec elle. C'est pour ça que, cette chanson, elle faisait écho à ça dans le sens crusher quoi.

Extrait de Grace - Kae Tempest

Vous venez d'écouter le premier épisode de Tribadour, un podcast imaginé par Adeline Lamiaux. Ça, c'est moi.

Cet épisode pilote n'a pas la qualité audio que j'espérais, mais j'apprends sur le tas et de mes erreurs. Ce n'est pas mon métier. Les prochains épisodes seront meilleurs de ce côté-là, je vous promets !

Mais cela ne retire en rien à la qualité du récit d'Anouk que je ne remercierai jamais assez de s'être prêtée à l'exercice et d'avoir essuyé les plâtres avec moi. La table en métal dans le jardin avec les shots de rhum, ce n'était peut-être pas la meilleure idée. En tout cas, ce moment d'échange a été précieux, drôle, émouvant et chantant.

Je tiens aussi à remercier toutes les belles personnes autour de moi qui me soutiennent sur ce projet et plus particulièrement Elsa, Maïlys, Zelda et Sonia. Cœur sur vous.

Hâte de vous faire découvrir d'autres histoires. A bientôt !

Épisode 2 : Samaële

28 minutes

Rêve lesbien

15 décembre 2025

Tribadour, la bande originale des vies lesbiennes.

Alors, moi je suis Samaële, j'ai 41 ans et je vis dans la Drôme, d'abord, un temps à Valence, puis maintenant à Crest depuis 11 ans.

Mes premières années de vie, elles étaient dans l'Oise. Je me définis plutôt comme alsacienne parce que c'est là que j'ai grandi. Que j'ai vécu de mes 5 ans jusqu'à mes 20, 21 ou 22 ans. Mes parents sont tous les 2 plutôt de l'Est, plutôt Lorraine. Moi, j'ai grandi, j'ai vécu la majeure partie de mon temps à la campagne. Et j'étais à la limite des Vosges. Il y avait 2 maisons, une forêt, un hôtel en face et en fait les 2 maisons, c'était une institution. Mon papa était éducateur spécialisé et c'était un logement de fonction au-dessus. C'est une institution pour personnes adultes en situation de handicap. Mon père y travaillait, juste, il avait à descendre 2 escaliers. Parfois, j'allais manger dans l'institution avec ou regarder un film avec ou jouer aussi avec les gens, que ce soit les personnes en situation de handicap ou alors mes voisins, voisines.

Mon enfance, elle était heureuse et absolument déconnectée du monde pendant plusieurs années, jusqu'à l'arrivée à l'adolescence. En fait, moi je passais beaucoup de temps dehors, y compris à l'école. J'étais souvent sortie du cours parce que trop bruyante. J'étais un peu ce qu'on appellerait aujourd'hui hyperactive. Ça n’existait pas à l'époque comme étiquette. Donc j'aimais bien être dehors. J'étais beaucoup dans mon imagination. Moi j'ai l'impression, pour le dire d'une manière un peu poétique, que j'étais pas tout à fait là quoi. C'est comme si j'étais un oiseau et je volais un peu au-dessus des choses.

Et il n'y avait pas beaucoup de musique chez mes parents. Mais en fait il y avait de la musique parce que mes parents aimaient bien, ils avaient très envie tous les 2 qu'on fasse de la musique. Et donc on faisait de la musique. Soit on chantait, soit on était très bercé par les traditions allemandes aussi de fêter les saisons et tout ça. Le choix, c'était de choisir quel instrument. Mais c'était important pour eux que toutes les 4, j'ai 3 sœurs, on fasse un instrument.

Moi j'ai fait du violon et puis après de la guitare. Mais la guitare j'ai fait un peu toute seule. Il y avait de la musique mais il y avait pas trop de musique enregistrée. Il y avait très peu de CD mais il y en avait 2 qui m'ont marqué. C'était un CD de Brel et un CD d'Aznavour. Et dans Aznavour, c'était la chanson, je ne sais jamais c'est quoi le nom du titre. Mais « j'habite seul avec maman ». Et cette chanson, elle m'a vraiment marqué depuis le début que je l'ai entendue parce que je la trouvais belle, qu'elle me parlait plus tard en grandissant. En plus, j'arrivais vers l'adolescence. J'étais dans un moment où j'étais un peu perdu parce que, j'ai été assignée garçon à la naissance. Mais en même temps, je n'avais pas d'attirance pour les garçons. Mais en même temps, je sentais bien que l'hétérosexualité dans la manière dont elle était dans les histoires et tout ça, elle me faisait des nœuds dans le ventre, elle me faisait peur. Toutes ces histoires de mariage d'enfants, enfin toute la fiction hétéro, c'était plutôt de l'angoisse.

Et du coup j'étais très attiré en fait, plutôt par les univers homosexuels pour le dire très largement. Ok, je vivais dans au bord de la forêt, un peu duper au fond de l'Alsace. Mais du côté de mon père, j'ai un oncle, un des frères de mon père qui a fait un coming-out tardif si je puis dire, et qui a présenté son chéri. Donc il y avait quand même ça aussi dans mon entourage, l'existence de ces 2 personnes.

Et du côté de ma mère, une cousine lesbienne, mais j'ai su qu'elle existait assez tard. Je crois que je l'ai vu 2 fois. Et par contre, un de ses frères qui était homosexuel et que je voyais assez régulièrement. Je m'en suis rendu compte un peu plus tard, de la chance. Ça a vraiment été des modèles pour moi, plus les couples de gays. Et j'ai passé beaucoup de temps, notamment avec ce frère de ma mère et son chéri qui était dans une maison de vacances de mes grands-parents. C'était pas hyper accueilli, ils avaient leur endroit à eux, ça leur allait aussi. Mais je sentais que dans la famille c'était compliqué. Je n’ai jamais senti que du côté de ma mère et de mon père ça l'était vis-à-vis de leurs frères respectifs. Mais du coup il y avait ce truc là en tout cas, de voir que c'était possible et puis que c'était OK pour mes parents.

Extrait de « Comme ils disent », Charles Aznavour.

J'ai découvert cette chanson à l'époque où en fait, tout le monde me disait « T'es un garçon, t'es un garçon ». Moi je sentais qu'il y avait un hiatus par rapport à ça et que c'était pas aligné. Et jusqu'à mon coming-out trans, j'ai beaucoup puisé dans la culture pédé en fait, pédé et gay. Et là, il y avait vraiment quelque chose de se dire « Ah il y a une autre masculinité possible ». Et c'est ça qui me touchait, le fait de prendre soin de sa mère, le fait d'être avec un chat, enfin, c'est des petits détails, mais en fait, ça faisait un univers qui me parlait.

Et puis, je ne sais pas comment le nommer, mais j'ai toujours été très aimantée par les Travelos. Ça c'est des grosses grosses émotions que j'ai chopées, dans cette chanson, mais que j'ai chopé à d'autres moments dans ma vie et des moments où j'ai eu des gros moments de pleurs aussi, de décharge. Des fois juste en voyant des photos et tout ce que j'associe pour moi.

À mon début d'adolescence, il y a eu les Spice Girls. avec la chanson Wannabe. En fait, cette chanson elle a été incroyable parce que je me suis vraiment rendue compte que je m'identifiais de ouf à ces personnes : déjà au côté bande, qui m'avait porté aussi plus jeune à l'école, dans le fait d'être avec des groupes de copines et faire des choses ensemble, être posées en haut des marches, échanger des autocollants ou discuter de je sais pas quoi. Je les regardais et je me disais, « waouh mais j'aimerais tellement être ces personnes ! ». Vraiment comme une groupie.

Et c'est là que j'ai commencé à sentir le hiatus avec des potes garçons qui disaient « Ah mais elles sont trop bonnes machin ». Et en fait, moi je me disais que ce que je sentais à l'intérieur, c'est en fait « j'ai envie d'être ces personnes ». Il n'y avait pas les smartphones, il y avait pas tout ça, il n'y avait pas internet, donc on se prêtait des CD ou des cassettes de personnes qui commençaient à réussir à enregistrer sur des cassettes. Moi je n'avais pas trop de ça pour écouter à la maison, donc j'écoutais un peu à l'école ou des fois juste, je regardais la jaquette des CD aussi. J'avais peut-être entendu la chanson une fois, donc dans mon adolescence, je n'étais pas du tout team je retiens les paroles par cœur et tout, parce que souvent j'écoutais des chansons une fois ou 2 fois chez un pote ou une pote, mais je n'avais pas trop accès à écouter plein de fois, ça c'est venu un peu plus tard.

Je me suis beaucoup construite avec des modèles de meufs cis hétéra en fait, parce que j'avais beaucoup autour de moi ce modèle là. Et même dans les histoires. Je voulais être la Vierge Marie, je voulais être genre Madame de Bonacieux dans D'Artagnan. Quand j'ai découvert les Spice Girls, il y a vraiment eu un truc de dire « Ah mais en fait je veux être ça » et avec tout le truc, le glam, le bam. Moi, je ne voyais pas les clips à l'époque, donc c'était des photos, c'était à l'instant T. En fait, il y a plein de choses que tu ne vois pas quoi.

En plus, aujourd'hui, il y a un contre mouvement de ça aussi. De se dire OK, peut-être qu'on pourrait s'afficher moins maquillée, moins photoshopée, moins ceci, moins cela. Mais bref, en tout cas, ça a été vraiment, je dois le reconnaître, une sacrée entrée dans ma vie ce groupe là.

Extrait de « Wannabe », Spice Girls.

Moi j'ai l'impression qu'à partir de l'adolescence, ce qui s'est joué, c'est de me dire, et je l'ai vraiment formulé assez tôt… Je n’'arrive pas à le dater, mais j'en ai parlé avec Mo, mon amoureuse, ça fait plus de 20 ans qu'on est ensemble. Elle me disait, qu'effectivement, on en avait parlé assez tôt déjà ensemble du fait de dire, en fait moi, dans ma vie, j'aurais trop aimé être une lesbienne. Mais le monde me rappelait toujours à cette assignation et je ne savais pas que ça existait, la possibilité des personnes trans. J'ai découvert ça vraiment plus tard.

J'ai découvert ça à la fac, avec les transgender studies aux Etats-Unis d'Amérique, donc j'ai découvert ça, j'avais 20 ans, 19 ans peut-être. Et les textes n'étaient pas traduits en français. Donc, je me suis dit « waouh, ça existe ». Et après, le temps que ça soit traduit, il s'est passé 5 ou 10 ans, je pense à peu près. C'est à partir de ce moment-là où, régulièrement, des chansons sont venues me cueillir à cet endroit là, le fait de sentir de plus en plus le fait de pas être… En fait, j'ai pas envie de dire « pas être dans le bon corps » parce que je ne suis pas d'accord avec ce vocabulaire. Je sais qu'il est beaucoup employé, mais moi je considère que j'avais un corps de fille depuis que j'étais petite. C'est juste que c'était un corps de fille qui était différent. Mais en tout cas, de sentir, plus dans la manière dont les gens me situaient, me regardaient, me réassignaient en permanence, dont la société me réassignait en permanence et de me débattre avec ça.

Et à l'intérieur de cette lutte, en fait assez quotidienne, la musique, elle a beaucoup aidé et c'est à partir de ce moment-là où j'ai vraiment dévoré. Je me souviens, il y avait la dance, il y avait la techno, il y avait le rap… La musique n’avait pas de frontière, comme si il y avait une pièce secrète dans un endroit. Et tout d'un coup j'ouvre la porte. Je me dis « Waouh », tout arrive comme ça, le son arrive. Donc le rap, c'était 113, c'était c'était IAM, c'était NTM. L'arrivée du rap, ça a été vraiment une manière aussi de politiser ce qu'on vit, mais aussi de le nommer en même temps, de raconter des choses. Et c'était un autre rapport à la musique. C'était hyper important.

Extrait de « Une femme seule », IAM.

Pour moi, le coming-in trans et lesbienne, il était en même temps, parce que, ce qui poussait à l'intérieur, c'était vraiment ce truc : en fait, mon rêve dans la vie, si tu me demandes c'est quoi que tu veux faire ? Je dirais « je veux faire lesbienne ».

Mais en fait il y avait comme un truc d'impossibilité dans le regard des autres. Et parce que les gens disaient, « bah à la limite, t'es pédé ou t'es homo, t'es gay ». Mais j'étais bloquée aussi par rapport à ma masculinité supposée. Et à l'intérieur de tout ça, il y a une chanson qui arrive dans un film que je regarde un peu au hasard comme ça un soir. En fait, je le regarde, parce que dedans, il y a l'acteur François Château qui joue et je travaillais sur un spectacle avec François Château. Donc, à un moment donné, je regarde ce film parce qu'il joue dedans.

Ce film s'appelle « Paris », la bande-son est signée Hervé Salters, qui est le chanteur du groupe General Electriks. Et il l'a fait en son nom, pas avec le groupe. Et à un moment donné, il y a une chanson. Et cette chanson, elle est chantée par un personnage travesti. Je capte… En regardant ça, me fait un tilt, sur, à la fois la transidentité et le lesbianisme ou le fait d'être lesbienne ou gouine. D'un coup, voilà. Et c'est vraiment cette chanson. La BO n'existe pas mais on peut la trouver sur Youtube. Ça m'a foudroyé quoi, j'étais dans mon canapé, j'étais là « Oh ». Enfin, plutôt un truc en dedans qui se passe. J'ai passé du temps, j'ai extrait la chanson, j'ai réussi à extraire la chanson pour l'écouter en boucle, je l'ai gravée sur un CD. La chanson n’a pas de nom puisque la BO n'existe pas.

Étrangement c'est une des rares chansons, c'est une chanson qui est en anglais et j'ai jamais cherché à traduire les paroles. Alors que d'habitude j'essaie de capter. Maintenant, avec le temps, je suis plus à l'aise avec l'anglais ou avec l'espagnol, j'essaie de capter ou des fois je passe par vraiment la traduction. Mais là, c'est vraiment la situation et la musique. Déjà elle m'a cueillie, mais j'étais scotchée, par la situation. Parce que c'est vrai que j'avais oublié, mais, en fait, sa mère rentre et la voix en train de faire un de ses travails, qui est de chanter. Mais la voix, je trouve que c'est pas hyper clair, si c'est une personne trans, si c'est une personne travestie, mais c'est pas grave, ça pourrait être les 2 aussi, le trouble est cool aussi.

Mais voilà il y a cette situation, puis la musique. Elle m'avait vachement touchée, mais je pense aussi par la situation. Une grosse bascule pour moi, ouais, de moi vis-à-vis de moi quoi. Et c'est resté en moi pendant un moment. Je ne sais pas comment dire, comme une brique réfractaire, ça me donnait de la chaleur. De temps en temps, quand je me retournais vers la brique, je disais "oh coucou" et la brique me disait "oh coucou", comme ça, elle m'a beaucoup beaucoup accompagnée cette chanson.

Extrait de la bande originale de « Paris », Hervé Salters.

Et après, la chanson du coming-out, là il s'est passé quand même un peu de temps. On en a beaucoup parlé avec Mo. Je lui avais déjà dit, depuis longtemps, que j'aimerais trop qu'on soit lesbiennes ensemble. Et que, manifestement, les dieux en avaient décidé autrement. Mais qu'il y avait quand même ce truc au fond. Et donc il s'est passé un peu de temps.

Et la chanson du coming-out, c'est une chanson de Hoshi. Elle a écrit des chansons qui sont extrêmement explicites, mais là, c'est pas une chanson extrêmement explicite, elle les a écrites un peu plus tard. C'est la chanson « Ta Marinière », je l'ai réécoutée et je me dis, bon, cette chanson, en plus le clip, il est très hétéronormé mais voilà, c'est comme ça.

Je me suis dit la vie, elle est plus complexe parfois que des choses toutes tracées. Et cette chanson en fait, elle m'a vraiment portée. Il y avait déjà un truc, de temps quoi. C'était au moment où elle m'a donnée la force de me tourner vers l'extérieur et de dire « coucou, voilà, j'ai un truc à vous dire », parce que c'est jamais hyper facile.

Voilà le coming-out. Moi, je l'ai fait beaucoup par mail. Un de mes travails, c'est d'écrire. Je suis écrivaine et j'écris de la poésie, mais aussi du théâtre. Je crois que, c'est un des rares endroits dans ma vie, où je ne doute pas, c'est l'écriture. C'est à dire que, il y a des fois où j'ai des moments de doute ponctuels, où je me dis mais, c'est vraiment nul à chier, mais je n’ai pas le doute de l'écriture. Je n’ai pas le doute, qu'avec l'écriture, on peut arriver à faire des choses, c'est à dire moi, mon écriture.

Des fois, je doute, mais je veux dire, j'ai toujours un truc où je me dis, punaise, c'est un endroit de puissance l'écriture. Et ça, je ne doute pas là-dessus.

À part mes parents et mes sœurs. que j'ai appelé au téléphone avec vraiment la peur au ventre après avoir pleuré beaucoup, et après m'être dit, de toute manière, ils ne vont plus m'aimer. Et un jour je me suis dit, ça suffit de pleurer, tu ne sais pas, appelle les et on verra.

Donc j'ai appelé mon père, on s'est appelés pendant deux heures et demie et ça a été incroyable. Vraiment, je crois de l'amour inconditionnel, comme on dit. Il a dit, « quels que soient tes choix, on sera là, on t'aimera ». Et après j'ai appelé aussi ma mère, puis mes 3 sœurs. Ma mère a eu plus de questions sur le moment, mais aussi parce que, je pense qu'elle sentait que je n'arrivais pas à être tout à fait franche. Je n’arrivais pas à dire exactement, parce que j'essayais trop de la ménager et de ménager mes sœurs aussi, je n'arrivais pas à dire. Je faisais un peu l'anguille, et plus tard, on a pu bien prendre le temps d'en discuter. Et puis j'ai surtout eu avec ma mère, la grosse grosse discussion, je l'ai eu plus tard et autour plutôt du fait d'être lesbienne. Là, à un moment donné, je me souviens, on s'est appelées longtemps aussi, j'étais sur une terrasse dans un café à Valence. Sur tout ce que ça ouvrait aussi pour moi.

Le coming-out, je l'ai fait plutôt par mail après. Et en fait, il y a une chose qui m'a marquée dans ce que j'avais écrit à l'époque, c'est que j'ai dit que j'avais l'impression que, jusqu'à présent, c'est comme si je dansais contre mon corps, et qu'enfin on dansait ensemble. Voilà. Et la chanson, un peu la BO de ça, du coming-out, au moment d'écrire les mails, au moment où il y avait cette peur et cette joie mélangées quoi. Enfin cette joie de se dire, ah en fait, ce dont je rêve depuis longtemps, c'est possible. Et puis je vais le faire. Et bien, il y avait cette chanson de Hoshi.

Extrait de « Ta marinière », Hoshi.

Il y a « Monsieur Madame » de Loïc Nottet : vraiment, cette chanson, je me suis dit, « waouh », elle m'a énormément touchée. J'ai eu des moments, enfin je ne vais pas développer hyper, mais j'ai vécu des agressions, notamment à un moment dans ma vie, une période vraiment hardcore. Où en fait, j'ai fini par partir en urgence en clinique, parce que c'était la seule solution pour rester vivante.

Et ça m'a fait du bien. Et j'essaye aussi, à chaque fois que je peux, de le dire. Pour dire que c'est OK, en fait, de prendre soin de sa santé mentale et que la santé mentale, elle est vraiment très importante. Il y a trop de gens autour de moi, qui ont encore le background d'il y a longtemps, de parler des fous entre guillemets, des folles entre guillemets.

En tout cas, je trouve la santé mentale, et notamment dans nos communautés, c'est trop précieux que ça existe, que ça soit un sujet, qu'on en parle et qu'on puisse échanger dessus. Et cette chanson, elle m'a accompagnée notamment au sortir… De me dire, waouh, en fait, c'est un cadeau cette chanson. Et je l'ai entendue pas chantée par lui. Je l'ai entendue à la Star Academy, parce que j'aime beaucoup la Star Academy.

Extrait de « Monsieur Madame », Loïc Nottet.

« Diamonds » de Rihanna, pour moi cette chanson, je ne sais pas, elle me renvoie à un truc de fierté et de beauté. Mais, de comment dire… Comme on se sent belle et beau quand on a un truc de fierté. Et c'est vraiment un truc, la fierté que j'ai compris après avoir fait mon coming-out.

Avant la fierté, je le mot, je me disais mais c'est quoi ce mot de droite ? Enfin je ne sais pas comment dire. J'avais un truc, vraiment, de la fierté bourgeoise, d'avoir réussi, d'avoir gravi des échelons. Et en fait, à partir du moment où j'ai capté ça, quand je dis capter ça, c'est-à-dire, à partir du coming-out, à partir du moment où j'ai pu oser aller dans l'espace public, parce que c'est ça aussi, oser. À partir du moment où on a osé à nouveau se faire un bisou dans l'espace public. En fait, ça ne paraît rien, mais c'était vraiment très compliqué, même juste se tenir la main, les regards.

Et bien oui, cette chanson je ne sais pas si c'est lié, mais il y a le film « Girlshood » de Céline Sciamma. Il y a une séquence autour de cette chanson. Et en fait, cette séquence, je la trouve hyper belle, parce qu’il y a un truc de justement, comme je retrouvais avec les Spice Girls, d’un groupe de copines.

En tout cas, c'est moi ce que je me raconte, ce que je me suis raconté devant la pochette des Spice Girls. Et ce que je me raconte en voyant cette séquence, c'est qu'on voit que, en fait les choses elles ont pas forcément des frontières, c'est à dire que on est des bandes de copines. On peut faire des choses ensemble, mais il peut aussi y avoir des moments avec de la tendresse, il peut y avoir du soin, c'est une relation complexe. Il n’y a pas un truc qui dirait copine, c'est d'un côté, amoureuse, c'est de l'autre. Enfin il y a un truc un peu plus flou, sans dire du tout que c'est un film qui parle de ça, c'est juste moi, ce que je projette sur cette séquence. Voilà peut être c'est lié aussi, mais en tout cas, cette chanson, elle est forte pour moi par rapport à ça.

Extrait de « Diamonds », Rihanna.

Vous venez d'écouter le 2e épisode de Tribadour, un podcast imaginé et réalisé par Adeline, ça, c'est moi.

Je voudrais remercier Samaële pour avoir accepté de partager une partie de son histoire avec moi et avec vous. Merci pour ta confiance, merci de donner de la force à ce projet qui me tient tant à cœur. Et merci à Sonia d'avoir permis que cet épisode existe. Si vous avez aimé ce témoignage et que vous voulez en entendre plein d'autres, à vous de donner de la force en suivant Tribadour sur les plateformes, sur Instagram, en en parlant, en le partageant. Si vous avez envie de vous prêter à l'exercice de la playlist d'une vie lesbienne, écrivez-moi à bonjour@tribadour.net.

Hâte de vous faire découvrir d'autres histoires. À bientôt.

Dernier épisode

Épisode 3 : Laura

29 minutes

Musique pilier

16 janvier 2026

Tribadour, la bande originale des vies lesbiennes.

Alors, moi je m'appelle Laura, j'ai 40 ans, j'ai eu 40 ans cette année. Je suis orthophoniste de métier et je suis aussi musicienne et j'adore la musique. Je suis née en région Centre, je ne suis pas de Lille à la base, parce que là, j'habite Lambersart à côté de Lille. Et je suis arrivée dans la région il y a quinze ans. Donc je considère que chez moi, c'est ici maintenant.

Mon enfance s'est super bien passée, j'ai vraiment des bons souvenirs. En fait, je suis l'aînée, on est deux dans la fratrie. Moi je suis l'aînée, je suis née en 85, mon frère est né en 87. Mes parents ont acheté une maison à côté de Chartres et du coup, on a eu une enfance où on pouvait partir faire des cabanes. C'était vraiment le côté hyper safe quoi. Donc côté un peu campagne, tout en étant quand même proche des organisations de la ville. Par exemple, tout ce qui était sport, musique, j’ai eu la chance d'avoir des parents qui me poussaient pour faire des activités en dehors de l'école.

La musique, c'est vrai que je me souviens que j'ai commencé, je devais être en primaire. Il y a une école de musique et je ne sais pas pourquoi, moi j'avais en tête vraiment "je veux faire de la guitare". Et donc, on débarque à l'école de musique et le directeur dit "Oui, alors, on n'a pas du tout de prof de guitare, mais par contre, il y a du piano, de la flûte traversière. D'ailleurs, les filles, elles adorent faire ça". Et moi, je me souviens d'être hyper alignée en disant : "Non, je veux faire de la guitare". "Désolé, on n'a pas de prof de guitare". Donc, j'ai dit à ma mère, je ne m'inscris pas à la musique.

Je pense que je ne voulais pas faire comme tout le monde. Le côté, genre t'es une fille, tu fais ça, t'es un garçon, tu fais ça. L'année d'après, on retente le truc et là il dit : "Ah si, ça y est, on a un prof de guitare." "Ok, je veux bien en faire !". Mais je me souviens de ce postulat de, si t'es une fille, les filles font du piano, de la flûte traversière.

C'était le truc classique, dans le sens où il fallait faire le solfège pendant un an ou deux, et puis au bout de la deuxième année, 20 minutes d'instruments. Il fallait quand même être assez rigoureux quoi. Le cours que j'avais c'était un vendredi, j'étais la dernière des petits et je voyais arriver les ados avec leur guitare électrique, du coup je restais genre une heure pour écouter ce qu'ils faisaient avec les ados. Et j'étais là, genre, un jour j'aurai ce cours là. Et puis finalement, à un moment donné, il y a eu un problème avec les horaires, parce que je faisais du sport aussi en même temps, donc il fallait choisir entre la musique et le sport. Et puis honnêtement, le solfège, ça me saoulait un peu. J'ai lâché la musique dans le process école de musique, mais j'ai continué avec un prof particulier. Et là, alléluia, j'ai découvert la tablature. Donc il n'y avait plus besoin de faire le solfège. Et ce prof, je me souviens, c'était un gars, il était drôle parce qu'il fumait un peu des roulés, il avait sa casquette… Et il était là, genre, "ah tu veux faire de la musique moderne ?" "oui !". Il m'avait appris les Beatles et là, c'était le kiff, parce que mes parents avaient des 33 tours et je me souviens que je mettais le bleu ou le rouge des Beatles à la maison et du coup, j’essayais de refaire les riffs des guitares sur ça, et, à partir de ce moment-là, je me suis dit "je veux vraiment faire cette guitare là !".

La musique, ça a toujours été un fil hyper, à la fois, conducteur, et puis je pense que ça m'a même façonné dans ma personnalité. Parce qu'il y avait ce truc de jouer de la musique, qui était assez fédérateur. Et ce qui me plaisait aussi, au fur et à mesure, c'était vraiment de rencontrer des gens que je n'aurais pas forcément rencontrés. Parce que j'ai eu des formations, des groupes au lycée, où on n'était pas du tout dans la même classe, des fois même pas dans le même lycée, et on se retrouvait pour les répètes. Ce qui était assez drôle entre guillemets, c'est qu'à l'époque, faire de la musique guitare en tant que fille, c'est assez exceptionnel. Je me souviens m'être dit, c'est cool, parce que, en fait on est musiciens, on s'en fout que tu sois fille ou garçon, on est musiciens quoi.

Extrait de She Loves You - The Beatles

Alors, pendant mon enfance, j'étais ce qu'on appelle garçon manqué. Pour moi-même, je ne me posais pas de questions, pour moi j'étais comme ça. C'est plus le regard des autres où j'avais souvent ce truc de "bonjour jeune homme" ou même dans la cour de l'école, enfin pas de l'école, en fait le pire pour moi c'était les centres aérés. Parce que, justement à l'école, à un moment donné, les enfants se connaissent. Mais j'ai quand même eu cette question : "t'es une fille ou un garçon ?". Parce que j'avais les cheveux courts, je faisais du sport et typiquement en primaire, moi mes récrés, je les passais à jouer au foot. Et je me souviens que les garçons avec qui je jouais, ça leur posait pas problème en fait. Moi, ils me mettaient dans l'équipe "ouais tu joues bien, viens avec nous" et pour autant je jouais aussi avec des copines, genre à l'élastique, je me souviens qu'on faisait les échanges d'images Panini, sur Hélène et les garçons.

Donc on échangeait ça, mais en fait moi j'étais assez, je sais pas, je me sentais bien avec les deux paires, fille-garçon. Je me souviens qu'à l'époque, alors il y avait les cassettes, c'était le début des CD mais c'était les cassettes, et je me souviens que ma mère avait un collègue qui lui disait "je te fais des albums sur les cassettes". Elle prenait des cassettes et on écoutait dans la voiture. Et il y a une chanson, je me souviens, je devais avoir 8-9 ans, avant 10 ans, qui était "Sans contrefaçon" de Mylène Farmer et je me disais c'est marrant ces paroles, sans avoir du tout la lecture de cette chanson quand t'es adulte, mais juste la phrase "Sans contrefaçon, je suis un garçon" et que ce soit une fille qui le chante, j'étais là, genre, c'est trop bien.

En plus, la musique, t'as envie de danser et tout. Juste de me dire ça, à cette époque-là, "ah bah c'est cool, il y a une grande qui dit sans contrefaçon je suis un garçon". Il y a une version que j'ai découverte il n'y a pas si longtemps, il y a quelques années. La chanteuse s'appelle Billie Bird. Elle a fait une reprise de cette chanson et qui est vraiment top.

Extrait de Sans Contrefaçon - Billie Bird

Ma mère m'a toujours dit "Ah mais de toute façon, à partir du moment où tu as su parler", je disais non pour les robes. Moi, je passais ma vie en jogging. J'étais la plus heureuse du monde et mes parents ne m'ont jamais emmerdée à mettre des tenues de fille. Et même ma grand-mère, je me souviens, elle était venue me chercher une fois pour aller faire des concerts. En fait, j'ai fait énormément de concerts avec ma grand-mère. Je me souviens que, j'étais partie en voiture pour une communion, donc il fallait être bien habillée. "Mamie ?" "Oui, je t'ai pris ton survêt !" et je m'étais changée à l'arrêt de la voiture, c'était génial. Ce n’était pas un sujet, si tu étais mieux comme ça, mets-toi dans ton survêt là, jaune ou vert, j'en sais rien.

On arrive dans l'adolescence, donc là plus le côté collège, lycée, avec toujours la musique qui m'accompagne, avec un peu plus des questionnements. Je me souviens, ça m'avait marquée parce que, arrivée au collège en sixième là, et je m'étais dit, mais c'est bizarre, il y a eu deux mois de vacances, les fameuses vacances d'été, et on se retrouve dans la cour en septembre avec les fameux garçons du primaire qui là, ne te parlent plus. Mais parce qu'en fait, en plus, au collège, c'est des espèces de troupeaux là, comme ça, pré-adolescents-pubères qui se regroupent près des paniers de basket. Mais il n'y a plus de jeux vraiment.

Et là, c'était hyper, les garçons avec les garçons, les filles avec les filles. Et moi, j'étais là "coucou !", et en fait, ils étaient là "non, t'es une fille, on ne parle plus quoi". Et en même temps, d'être avec les filles du collège, hyper maquillées, hyper tout le cliché d'une fille, ça doit être maquillée, les cheveux longs. Et ça parlait de mecs quoi. Et j'étais là, au secours, moi j'ai plus de groupe, enfin ça me parlait pas du tout quoi.

Donc là, ça a été un peu dur, parce que j'arrivais pas à retrouver ce truc d'amitié alors que je m'étais dit, il y a trois mois, on était ensemble et là on change d'environnement et c'était plus la même chose. Un peu compliqué. Je me souviens juste m'être dit "ah c'est bizarre, ça change" sans me dire, "j'ai envie de coller à ce truc-là". Mais ouais, par contre, je sentais que j'étais différente. Mais j'arrivais pas à nommer quoi en fait.

Il y a un truc qui me semble pas aussi fluide que les filles qui sont dans la même classe que moi. Je me souviens aussi que c'était le début où il y avait des choses qui me questionnaient un peu plus.

En 97, qu'est ce qui est sorti au cinéma ? Titanic que j'ai vu 3, 4 fois, je pense. Et je me souviens m'être dit… Alors tout le monde était là, ah Léo, enfin DiCaprio. Et moi je m'étais dit, je pense que je voulais un peu coller au truc, en me disant "ouais DiCaprio", mais en fait pas du tout. Moi ce que je me disais juste, c'est, j'aimerais bien être à la place de DiCaprio parce que, Kate Winslet là, pour le coup, moi je trouvais qu'elle était sublime cette actrice. Je sais pas pourquoi mais j'étais là genre moi DiCaprio je m'en fous, par contre j'aimerais bien être à sa place pour sauver Kate, en fait.

Je m'étais dit, ouais c'est bizarre, parce que toutes les copines elles sont là, en mode, il est trop beau cet acteur, et moi, j'étais là genre, "oui il est beau, mais l'actrice elle est mieux". Donc il y a eu ça qui m'a marquée et qui m'a questionnée, j'ai commencé à me questionner. Et après, collège-lycée, il y a eu Zazie, la chanteuse. Il y a une année, dans mes souvenirs c'était 2003, j'avais été la voir en concert, c'était un concert au Bataclan à Paris. J'y suis allée avec ma mère, qui nous a emmené avec une bonne copine du lycée, donc c'était le voyage. On partait de Chartres, un des parents qui nous emmène, qui vient en concert avec nous et donc, Zazie qui fait le Bataclan en 2003. Et à un moment donné, elle chante la chanson Adam et Eve. Et là, dans la salle, mais il y avait une énergie de dingue ! Et je me disais waouh, c'est un truc hyper engagé, engageant. Et pareil, je trouvais que Zazie, typiquement, c'était une nana que je trouvais super belle et qui ne répondait pas aux codes de genre. C'était une nana qui était nature, qui avait des choses à dire, mais voilà, elle n'était pas la fille blonde forte poitrine et je la trouvais quand même hyper… Enfin, il y avait un truc de sa féminité qui me plaisait bien chez elle. C'est des moments où je me souviens, entre collège et lycée, de me dire, ça questionne un peu plus. Il y a des trucs qui te touchent chez des femmes qui sont pas forcément dans ce que j'entendais dans mes groupes de copines. Mais sans conscientiser le truc, en fait je pense que c'était un peu dans ma tête comme ça, tiens c'est sympa.

Extrait de Adam et Yves - Zazie

Il y avait quand même toujours ce rapport avec l'amitié garçon qui était là. L'amitié a toujours été quelque chose d'hyper important dans la vie. Mais je n’avais pas du tout ce côté, tiens, et si ça devenait mon petit copain ? Il n’y avait pas du tout ce côté séduction. Mais après le lycée, au niveau fac, il y a eu un peu plus, et ça a été un peu plus compliqué parce que là clairement, c'était plus le début de là, où vraiment je me suis dit, non mais Laura ! C'est parce qu’aussi, j'ai rencontré ma première copine à la fac. Et là, cette année-là, je me souviens justement, j'avais un autre ami avec qui je jouais de la musique qui lui clairement m'avait déclaré… Et j'étais là, ok, bon, comment on va faire là ? C'était un peu compliqué de gérer et en même temps, pour moi, c'était ce premier amour là. C'était très fort et là je me suis dit "OK, c'est ça être amoureux".

Parce que quand j'écoutais mes copines jusqu'au lycée qui me racontaient, et moi, quand je suis sortie avec des gars, je trouvais ça cool, mais si on ne se voyait pas, ils ne me manquaient pas. Par contre, quand j'ai rencontré ma première copine, on était amies à la base, et quand il y a eu une histoire entre nous, et que je ne la voyais pas, que je n'étais pas avec elle, j'étais genre, ah oui, c'est peut-être ça le sentiment amoureux que j'entends depuis quelques années et là je le vis. Et là, je me suis dit, on touche quelque chose. Mais je pense que pour ma conscience, je me suis dit, c'est une expérience. Il faut passer l'expérience et après tu vas revenir… J'avais cette phrase "tu vas revenir dans le droit chemin".

J'avais mon pote aussi, avec qui je faisais de la musique à l'époque, qui me courait après et qui faisait vraiment des avances. Je me suis dit, lui, il coche vraiment toutes les cases, on va tenter. Et en fait, je l'aimais, je l'aimais je pense, mais je n'étais pas amoureuse de lui quoi. Ce n'était pas quelque chose dans les tripes. Donc, je me souviens qu'à un moment donné, je me suis dit bon, là Laura, il va falloir peut-être regarder la vérité en face, mais c'était pas du tout évident.

Je me souviens que c'était pas confortable cette période de vie. J'avais l'impression d'avoir la Laura sociale, enfin, la vitrine quoi. Ce que les gens attendent de toi et ce que je voulais vivre. Et à un moment donné, je me suis dit mais c'est trop épuisant en fait. C'est quoi cette vie de faire une attente, une personne que les gens attendent et puis vraiment ce que toi tu as envie de vivre. Je me souviens que c'était épuisant et en même temps, je pense qu'il y avait vraiment cette crainte de décevoir. Pour moi c'était, si tu vis ta vie comme tu l'entends, tu vas décevoir. Mes parents, la famille, même des fois mes amis, je me dis mais ils ne m'attendent pas là-dessus, je vais décevoir les gens. Donc, il y a eu plusieurs étapes, c'est un long process.

Mais je me souviens que c'était à la fac à Orléans en 2005, là j'avais 20 ans. Et il y a un film qui est sorti, qui s'appelle "C.R.A.Z.Y." de Jean-Marc Vallée. Il m'a vraiment bouleversée à l'époque. Déjà c'est québécois, j'adore l'accent québécois et il m'a bouleversée parce que c'est l'histoire d'une famille. Toutes les chansons sont dingues dans cette B.O mais vraiment, celle qui m'avait marquée, c'est une de Pink Floyd. Alors j'ai un accent pourri en anglais mais c'est "The Great Gig in the Sky" qui est juste énorme et je l'écoute encore souvent. Et cette chanson-là, en fait dans le film, à un moment donné elle part… Et je me suis dit mais c'est moi ça !

C'est ce qu'il essaie de retransmettre dans son histoire de famille. C'est un couple qui a cinq garçons. Et le quatrième, donc l'avant-dernier de la fratrie, on vit son parcours. Et on sent justement ce côté où, il a un truc au fond de lui, qu'il n'arrive pas à assumer, il n'arrive pas à admettre, qui est l'homosexualité. Et il ne veut pas décevoir ses parents, il ne veut pas décevoir sa famille, son entourage. Et il se bat contre lui-même pendant tout le film, pour dire, "non mais je suis pas ça".

À un moment donné, il y a une bascule, puis il y a toute la cellule familiale aussi qui tourne autour de ce truc là, où surtout sa mère comprend quand même, donc elle l'accompagne mais c'est pas nommé. En fait, c'est une espèce de tabou et en tout cas moi, ça m'a parlé parce que, c'est comme ça que je le vivais. Alors que quand j'ai fait mon coming out, ça n'a pas du tout été comme dans le film, mais dans le for intérieur je me disais, j'ai l'impression que ce que je vois à l'écran, c'est ce qui se passe dans mon for intérieur.

Donc ce film là, il a vraiment été, enfin, je pense qu'il m'a aidé vraiment en terme de projection, en me disant, bon après c'est une bataille et tout, mais le film à la fin, on voit qu'il y a beaucoup de chemin parcouru et il a une belle vie quand même. Donc ça c'était cool. Franchement, moi je me souviens que les films qu'on voyait un peu grand public, le gay de service ou les lesbiennes de service, c'était genre au bout de dix minutes, bam tu meurs, tu as le sida, bam tu restes dans le placard, tu as une vie de merde… Enfin, c'était pas du tout un truc épanouissant te disant « bienvenue dans cette vie là ». Donc c'était chouette d'avoir vu ce film là.

2008 coming out quand même. Et là, je me souviens que c'était la période où j'ai découvert la série The L Word. Gros pavé dans la mare avec la chanson du générique, que j'écoutais en boucle, ce truc hyper punchy. Et je me souviens d'avoir regardé cette série en me disant "Waouh, ça existe toutes ces femmes qui sont hyper à l'aise, et c'est pas les clichés." Et ce qui était hyper plaisant aussi, c'était ce groupe d'amies à chaque fois. Parce que je me disais c'est cool, parce qu'elles sont hyper solidaires, elles se soutiennent. Cette série, elle m'a vraiment aidée. Je me suis dit, elles ont une vie, bon après c'est Hollywood quoi. Mais franchement, quand tu es en 2008 et que tu te dis, bon, il faut passer à la vitesse supérieure, c'est cool d'avoir ce genre de représentation.

Du coup, je l'annonce à mes parents, je me souviens, on était en Corse. Dans les calanques de Piana, j'avais mes deux parents et je me suis dit : bon là, si je leur dis ils ne peuvent pas partir quoi, on est en rando. Je sais plus comment j'ai fait, mais j'ai dû leur dire : papa, maman, j'ai un truc à vous dire. Et je leur ai dit, voilà. Donc là c'était 2008, c'était fini avec ma première copine de l'époque. Gros chagrin d'amour parce que première histoire, c'était très dur. Et là, c'était ma deuxième copine. Je suis amoureuse, mais ce n'est pas d'un garçon. Et donc là, j'avais mes deux parents : d'accord, et c'est quoi ? Je leur dis en fait c'est une fille et je suis bien avec elle. Il fallait accuser le coup.

Alors ma mère qui m'avait dit "je m'en doutais", parce que, j'ai toujours été assez proche d'elle, donc il y a eu le moment où je pensais que c'était l'expérience, je lui avais dit, je pense qu'en ce moment je me questionne, je fais une expérience. Elle était restée sur le côté expérience. Et donc là, le fait que je le dise à mon père et à ma mère, elle s'est dit, bon, c'est plus une expérience.

Après, ils n’ont pas mal réagi. Moi je me souviens que mon père m'a dit, "de toute façon, si t'es heureuse comme ça, nous ce qui est important, c'est que ça soit ton bonheur". Et ma mère, je pense qu'elle a eu plus peur en fait. Je me souviens qu'elle m'avait dit "Oh là mais ça va pas être une vie facile", dans le sens où, de son point de vue de maman, elle, je pense qu'elle avait aussi ce côté, c'est pas une vie dans le courant comme tout le monde. Je me souviens qu'elle m'a dit "Ah bah du coup je ne serai pas grand-mère". Mais c'est le premier truc, je pense, que les parents peuvent dire alors que, maintenant il y a plein de façons de faire famille.

Moi je crois que c'était mon appréhension, c'était de le dire. Et ok, c'est dit, mais on n'en parle plus, ça devient tabou, alors que pas du tout. Et je me souviens aussi même l'avoir dit à mes grands-parents et ma grand-mère qui avait cette phrase de "Ah mais tu viens quand tu veux avec ton amie, autant que ton frère vient accompagné." Mais zéro détail, zéro différence quoi. Et pour ça, j'ai vraiment de la chance parce que, dans ma famille, ça a toujours été bien accueilli et je sais que les compagnes que j'ai présentées, il n'y a jamais eu de différence avec mon frère qui ramenait à l'époque sa copine, qui est maintenant sa femme. Mais c'était un soulagement pour moi de me dire "Waouh, il n'y a pas de tabou." Donc ça c'est cool. Et donc il y a un poids qui est tombé parce que moi je me faisais vraiment cette montagne de me dire, la déception, elle va être à 20/10 tu vois, ça va être compliqué.

Et d'un point de vue amical, finalement, quand je l'ai dit, mes amis étaient là "Bah écoute, on le savait un peu en fait." Et je pense que j'étais un peu la dernière, en mode, je ne voulais pas y croire quoi. Mais eux m'ont dit, mais en fait Laura, tu viens bien avec qui tu veux et puis nous, en fait, on t'aime comme ça, donc ça ne va pas nous changer trop le programme de notre amitié avec toi. Finalement, je m'étais fait plein d'angoisses pour pas grand chose, mais je me rends vraiment compte de la chance que j'ai eue, parce que par rapport à d'autres parcours, je suis vraiment, je pense, privilégiée, j'ai de la chance de ce point de vue là.

Extrait de The L Word - BETTY

Et cette phrase de "oui, tu as choisi de", mais non, tu choisis pas. En fait, tu choisis d'être alignée avec toi, mais tu choisis pas d'être hors courant. Ou hors de ce que la société a prévu, enfin prévu. Oui, le plus simple c'est d'être en couple hétéro avec ton enfant, ton golden retriever, et ta maison et ton Espace. Mais non, tu choisis d'être alignée avec ce que tu as envie de vivre pour toi et par contre, tout le reste, ça peut être un vrai parcours, un vrai. C'est pas reposant quoi, d'être ce qui n'est pas attendu. Et ouais, moi ça me met toujours un peu hors de moi quand j'entends des parcours de vie qui sont explosés. Juste parce que la personne, elle a voulu être authentique avec elle-même en disant "bah moi j'aime un garçon si je suis un garçon, j'aime une fille si je suis une fille", puis même encore maintenant, il y a encore plein de possibilités.

De façon générale, quand je fais les choses, je les fais à fond. Je commence un instrument, je le fais à fond. Je vais faire une formation pour mon boulot, je la fais à fond. Mes histoires d'amour, pareil, je ne les ai jamais faites en pointillés. Enfin vraiment, je suis quelqu'un, je pense, qui est entier. Je vis les choses à fond et du coup, bah quand ça s'arrête, ça crashe bien à fond aussi.

J'ai eu une rupture encore cette année. La musique, ça a été quelque chose, de toute façon, c'est pilier quoi. Moi, clairement, ce qui m'a permis de continuer, c'était la musique, donc soit en écoutant, soit en jouant.

C'est vrai que cette année, je me suis dit, c'est un truc bizarre, il y a un moment donné où j'ai j'arrivais plus à écouter. Enfin, je suis vraiment restée dans une espèce de silence comme ça, monacal. Je me suis dit, mais Laura, qu'est-ce que tu fous ? Mais je crois que j'étais vraiment vidée. Ou alors de réécouter, c'était trop douloureux, enfin je sais pas, il y avait un truc où ça passait plus.

Bon après, à un moment donné, c'est revenu, mais je peux te dire qu'il y a une chanson quand même que j'écoute systématiquement, c'est Mademoiselle K, "Plus le cœur à ça”. Cette chanson-là, pépite, c'est… Je la mets, je la mets pour… Je suis un peu encore émue… Mais ouais, celle-là en fait tout le temps.

Extrait de Plus le coeur à ça - Mademoiselle K

Pour cette période de rupture, j'ai ma playlist qui s'appelle Service après-vente. Et ouais, service après-vente, en fait, elle m'a bien aidée. Alors, je pense qu'il y a des moments où tu as besoin vraiment de toucher le fond. Genre tu la mets, tu chiales, tu chiales quoi, tu vois personne, tu pleures.

Je me suis dit, quitte à faire de la musique, que ça me serve un peu pour draguer. Il y a un peu un pouvoir quand tu fais de la musique. Et c'est vrai que j'ai remarqué que ça avait, ça avait son petit truc, quoi. J'ai juste ce riff-là en fait. Mais j'ai remarqué que quand je le jouais, souvent ça pouvait un peu : "Ah tu fais de la guitare, c'est cool". Enfin, ça met la conversation quoi.

Laura joue le riff à la guitare acoustique.

C'est Ben Harper, Woman in You. Et bah pareil, lui, c'est un artiste que j'ai bossé avec mes cours de guitare collectifs et c'était le Live from Mars. Là, à l'époque où il avait fait 2 cd et il y avait un le premier CD, c'était que guitare voix et après le côté avec son groupe un peu plus rock. Et je trouve que cette chanson en live, moi, elle m'a toujours foutu les poils. J'avais bossé ce riff là : j'avoue qu'à chaque fois que je l'ai fait, j'ai eu un peu genre "Ah tu joues de la guitare ?" et du coup ça avait son petit effet pour les nanas. Donc ouais, si ça peut aider, jouer de la guitare, même encore en 2025, ça peut marquer des points les filles ! Donc bah écoute, autant que ça serve, pas se faire tout le solfège et tous les cours juste pour être rigoureux, quoi. Ahaha.

Vous venez d'écouter l'épisode 3 de Tribadour, une série de podcasts imaginée par Adeline, ça, c'est moi.

Un grand merci à Laura pour son enthousiasme sur le projet et surtout pour son témoignage émouvant, porteur d'espoir. Il y a des familles et des amis soutenant et ça fait du bien de l'entendre. Merci aussi à Virginie sans qui cet épisode n'aurait pas existé. Si toi aussi tu t'identifies comme lesbienne et tu veux me partager la playlist de ta vie, envoie-moi un message à bonjour@tribadour.net ou via le compte Instagram tribadour.podcast.

Hâte de vous faire écouter d'autres histoires. À bientôt !

À propos

Je suis Adeline, je vis dans les Hauts-de-France, je suis née en 1980.

La musique et les chansons ont toujours été partie intégrante de ma vie.

  • Les vinyls de Carmen par La Callas ou de Brassens dans ma petite enfance ;
  • Le petit transistor que mon frère et moi écoutions religieusement crachouiller Niagara ou Étienne Daho ;
  • L'autoradio qui diffusait les K7 best-of de la Compagnie Créole ou Julien Clerc sur la route des vacances ;
  • La chaîne hi-fi devant laquelle j'attendais fébrilement le passage annoncé en radio de mon titre préféré du moment, les doigts crampés sur les touches rec et play du lecteur k7 ;
  • Les compils CD que l'on s'échangeait entre potes au lycée ;
  • Les premiers mix en soirées étudiantes ;
  • Les nombreux concerts ;
  • Les premiers pas à la radio ;
  • Les chants partagés militants…

Certaines chansons m'ont même poussée à me dépasser et des paroles finissent tatouées.

La musique est un langage universel, je veux rencontrer celleux pour qui les chansons ont jalonné l'existence et ont marqué des moments importants, comme ça a été le cas pour moi.

Music makes the people come together
Madonna, Music, 2000.
All we've got is each other, and the music, to keep us warm
Ebony Bones, The Musiz, 2009.
Music is where I meet my friends
C.S.S., Music is my Hot Hot Sex, 2005.
To live without my music, Would be impossible to do, In this world of troubles, My music pulls me through
John Miles, Music, 1976.